Les malheurs de Sophie...
La plupart des critiques de film débutent souvent par le synopsis. C’est une entrée en matière des plus conventionnelles motivée par le désir de vous faire découvrir rapidement l’univers du film chroniqué, en vous permettant de savoir si le sujet exploité peut vous intéresser ou pas. Oui mais voilà, à faire concis on oublie parfois l’essentiel. Cette moelle qui donne tout son sens à une œuvre majeure et la distingue du simple ersatz.
Dans un univers alternatif au nôtre, à une époque sensiblement identique à celle de nos années 1940, deux nations viennent de se déclarer la guerre pour d’obscures raisons. C’est dans ce contexte que Sophie occupe ses journées à confectionner des chapeaux dans la boutique de son défunt père.
Le jour du défilé de départ des troupes de son pays, Sophie n’a pas le cœur à la fête, et décide de rendre visite à sa petite sœur. En chemin, elle fait la connaissance d’un étrange jeune homme dont la classe, la gentillesse et les pouvoirs magiques, qu’il semble posséder, la séduisent instantanément. Elle l’ignore encore mais ce beau jeune homme est Hauru le magicien.
Hélas pour elle, la sorcière de landes est depuis longtemps éprise d’Hauru et ne supporte guère la concurrence. Elle a d’ailleurs une façon bien à elle d’éliminer la nouvelle prétendante : elle change Sophie en vieille dame. Ainsi affublée, la malheureuse choisit de quitter la ville afin que personne ne la voit dans cet état. Le voyage qu’elle entreprend alors la conduit rapidement dans le Château Ambulant, demeure d’Hauru...
Adaptation du roman de Diana Wynne Jones, Howl’s Moving Castle (Le Château de Hurle), ce film est, comme à l’accoutumé, un fantastique conte philosophique à plusieurs niveau de lecture.
...Font le bonheur du spectateur.
Avant d’aller plus avant sur ce sentier aussi tortueux que riche, je vais vous dire deux mots de l’animé en lui-même. Les habitués de sieur Miyazaki ne seront pas dépaysés. Tous les codes du maître sont là, de la bestiole stupide et drôle (souvenez-vous de Jiji dans Kiki la Petite Sorcière, de la mouche et du hamster dans Le Voyage de Chihiro, des petits Totoro de Mon voisin Totoro ou des Kodama dans Princesse Mononoke), à la représentation du mal sous forme de masse gluante informe et noire. Chaque image est un tableau ou la composition maîtrisée des décors montre toujours une inspiration réelle et une magie palpable.
L’animation est toujours aussi exceptionnelle, avec cette fois l’ajout d’images de synthèses superbement intégrées, produites par un studio inconnu du monde de l’animation : Pixar... rien que ça. Il faut dire que ce grand enfant qu’est John Lasseter est un fan inconditionnel du maître ; alors une coopération, même succincte, ça ne se refuse pas.
La partie musicale est une fois encore assurée avec maestria par le génial Joe Hisaishi, qui est à Miyazaki ce que John Williams est à Steven Spielberg. On a tendance à toujours s’appesantir sur le travail fourni par le réalisateur mais soyons honnête, sans la musique d’Hisaishi l’œuvre globale du maître n’aurait pas le même impact, pas la même saveur.
Mais toutes les conditions sont réunies pour qu’à la fin du film une véritable bouffée de bonheur vous submerge, et une envie incontrôlée de revisionner les deux heures de film se fasse sentir...
Pièce maîtresse.
Pour certains Mononoke est une fable écologique, un film engagé. En fait, toute l’œuvre de Miyazaki est gorgée de sens ; à différents niveaux certes, mais les sujets abordés sont nombreux. Chihiro traite de la mémoire et des sentiments refoulés tandis que Kiki nous parle des difficultés du passage à la vie adulte.
Dans Le Château Ambulant, l’auteur dénonce la guerre, et fait passer son message de façon plus marquée qu’auparavant. Ce n’est pas le seul thème abordé : on y retrouve la difficulté à quitter l’enfance (avec un Hauru très gamin, capricieux et couard) et le thème de la mémoire (avec le retour dans le passé d’Hauru) mais le plus lisible est celui de la guerre mondiale avec des images très crues de villes en feu, de bombardiers larguant leur funeste cargaison. Miyazaki met l’accent sur sa futilité avec en point d’orgue la fin de celle-ci grâce au retour d’un seul homme. C’est assez inhabituel et c’est ce qui octroie à ce film une place à part dans la filmographie de Miyazaki. Il joue un rôle de synthèse des œuvres précédentes.
Par ailleurs, les personnages ont une densité peu commune aux films d’animation dit "familiaux". Sophie la première est très mature, elle ne se joint pas aux filles de son âge nettement plus frivoles, a un sens aiguë du devoir, ce qui la pousse à poursuivre dans la boutique paternelle au grand dam de sa petite sœur. Cela justifie qu’elle s’accommode si facilement de sa nouvelle condition et légitime aussi son énergie à faire le ménage, à prendre sous son aile le fragile magicien, qui à l’inverse peine à quitter le monde de l’insouciance et fuit ses responsabilités.
Tout cela est clairement dépeint et donne à penser que nous tenons là le film du maître le plus complexe à ce jour. Mais Le Château Ambulant est surtout un improbable hymne à l’amour : celui qui fait fi de l’aspect physique et réunit deux êtres qui se complètent, se guérissent mutuellement. Un film sensible, engagé, riche et techniquement irréprochable. |