"Ma passion va à l’encontre des tendances, elle est un peu avant-gardiste, ce qui pousse mon équipe à sans cesse lutter. Mais on fonctionnera toujours comme ça, car c’est la raison pour laquelle j’ai créé Clover Studio." Atsushi Inaba pour Playmag n°15, août 2005.
Fils spirituel.
Ô rage! Ô désespoir! Ô marché ennemi! On ne peut pas dire que cette noble conception du métier de créateurs de jeux vidéos ait été salutaire à Clover puisqu’il a gentiment été dissout par Capcom. "Pas assez de ventes mon fils". Avant de fermer, le studio à tout de même pu éditer en Europe ses deux dernières productions : God Hand et Okami. Et c’était pas gagné d’avance. Okami, qui est l’objet de ce test, est sorti en avril 2006 au Japon et si l’attente aura été longue, elle n’aura pas été vaine.
Le jeu s’ouvre sur une fable : celle d’un dragon maléfique, Orochi, qui terrorisait les habitants du Nippon et du combat mener conjointement par un loup et un homme pour mettre un terme aux agissements du démon. Mais voilà que cent années après, le mal resurgit, plongeant à nouveau le Nippon dans le malheur...
La nature ne résiste pas aux exactions du malin, ce qui pousse Amaterasu, la Déesse du soleil, à se réincarner dans le corps d’un loup : celui de la légende. Pour venir à bout de ses ennemis, Ama (Amy en anglais) sera épaulée par Issun, une sorte de puce qui servira à la fois de guide et d’interprète entre Amaterasu et les habitants qu’ils seront amenés à croiser (le loup ne parle pas, mais la puce oui... cherchez pas c’est un délire de concepteur).
En plus de ses crocs et de diverses armes divines (bouclier, épée ou fouet), le couple dispose d’un pinceau magique permettant diverses actions : régénérer la partie manquante d’un pont, redonner la vie aux arbres, faire naître le soleil dans les lieux où il ne s’invite plus, etc...
Tous ces pouvoirs ne sont pas accessibles au début de l’aventure, et ils devront être acquis de multiples façons au cours du jeu. Ama et son improbable comparse devront en effet parcourir le Nippon afin de restaurer la nature, de nourrir les animaux et d’aider les villageois qui le réclameront. Ces différentes actions ne sont pas gratuites et peuvent rapporter de nouveaux pouvoirs pour votre pinceau, ou des points de bonheur que vous pourrez convertir en upgrade de vos compétences (plus de vie, plus d’encre pour votre pinceau par exemple).
Le monde à parcourir est immense et les quêtes annexes ne manquent pas, si bien que consulter le mémo gracieusement intégré au jeu vous sauvera la mise plus d’une fois. Il y a du Zelda dans cet Okami ; la progression se fait en effet en récoltant des aptitudes qui vous ouvrent de nouveaux horizons. Il faudra également faire régulièrement des allers-retours dans tout le Nippon afin de résoudre certains problèmes.
Le voyage se fera soit à pattes, soit en utilisant des raccourcis (sorte de téléporteurs). Ce concept rappelant encore une fois la licence de Nintendo. En chemin il n’est pas rare de croiser des belligérants qu’il faudra éradiquer en utilisant conjointement les armes en votre possession et le pinceau magique. L’utilisation de ce dernier est simple : l’action se fige telle une image sur laquelle vous pouvez dessiner avec le stick gauche.
Cette jouabilité novatrice est l’une des originalités du soft. Une nouveauté très étudiée qui, si elle fait craindre au début une perte de rythme, se révèle en fait jouissive. Plus Amaterasu gagne en pouvoir, plus vos ennemis réclament une utilisation fine de votre outil à dessin. Trouver leurs points faibles et les exploiter à l’aide du pinceau est décisif lors des joutes. Et la marge de progression est énorme, permettant à chaque joueur d’appréhender à sa guise ces phases de jeu.
Ces séquences se soldent inévitablement par une note qui vous octroie, en fonction du classement, un bonus d’argent (pour acheter divers items, tels que des os pour régénérer votre vie au cours d’une bataille ou de la nourriture pour les animaux que vous serez amenés à croiser). Très stimulant pour les core gamer, mais pas vraiment nécessaire à la progression dans le jeu, ce système d’évaluation atteste du travail de Clover pour séduire tous types de joueurs.
Un gameplay aux oignons en somme que ne renierait pas Big N et qui permet de renouveler régulièrement l’intérêt d’Okami.
Tribute to Clover.
Mais le jeu ne s’arrête pas là. Je devrais dire que le jeu ne débute pas là. Ce qui frappe en effet dès l’allumage de la console c’est inévitablement le rendu graphique. Si le cel shading a été employé tous azimuts et souvent n’importe comment, celui d’Okami est une merveille.
En raison de son recours au pinceau à calligraphier, le jeu se veut un hommage à l’estampe japonaise. Pour traduire cela, l’équipe de développement a affiné la technique (qu’ils maîtrisent d’ailleurs parfaitement depuis Viewtiful Joe). Ici les traits sont "vivants" et les textures toujours en mouvement, comme si l’image se réinventait à chaque seconde. On passe de la lumière à l’ombre grâce à l’utilisation savante de gros à-plats noirs et tout ceci concourt à créer une identité graphique unique à Okami. Un filtre vient finaliser le tableau (un mot on ne peut plus approprié) en donnant à l’image la granulosité d’une feuille de papier à dessin.
Les musiques, toutes d’inspiration traditionnelle japonaise épousent l’image de la plus belle des manières en donnant une cohérence rare au titre. Découle de tout cela une sensation bien réelle de se trouver face à un travail sans tricherie ou l’on sent que les développeurs n’ont pas cédé à une autocensure trop souvent pratiquée à l’heure actuelle.
Cette honnêteté envers le joueur est palpable tout au long des 35 à 40 heures de jeu que peut vous offrir Okami si vous souhaitez le plier à cent pour cent. Quelques heures d’un bonheur simple et subtil à la fois qui donne toutes ses lettres de noblesse au jeu vidéo.
Le titre est bardé de séquences remplies d’humour. En général l’humour japonais déroute les occidentaux, celui-ci fait mouche quasiment à chaque fois, aidé par une traduction en béton armé qui justifie à elle seule les longs mois d’attente.
D’un point de vue technique, c’est le bonheur : fluidité de chaque instant, commandes qui répondent au doigt et à l’œil, et seule l’utilisation du pinceau demandera un temps d’adaptation. Le jeu est évidemment proposé en 60 Hz et très complet au niveau des options.
Alors, évidemment, le ciel ne s’affiche pas sans nuage et l’on regrettera le syndrome Starfox (tiens, encore Nintendo) qui collent aux protagonistes : comprenez par-là que les personnages ne parlent pas, mais que des onomatopées assez insupportables - il faut dire ce qui est - remplacent leurs paroles. On peut reprocher également la redondance de certaines actions, mais quel jeu ne l’est pas? En fait, la seule remarque recevable serait : "je n’aime pas". Les goûts et les couleurs...
Okami est un titre fort, un soft qui marque une vie de joueur, un de ces jeux qui passeront hélas à côté de leur public - ou est-ce l’inverse? - , un dernier exemple du génie de Clover que je place dans la très courte liste de mes indispensables sur PS2 aux côtés d’Ico et Shadow of the Colossus. Les poètes comprendront, pour les autres : tentez l’expérience, c’est bon pour l’âme.
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