Certains joueurs sont constamment à la recherche du jeu qui leur donnera de nouvelles émotions, des sensations qu’ils n’ont toujours pas vécues. Il est vrai qu’en ces temps où seul la rentabilité prime, les prises de risques sont rares, et les suites de jeux à succès se multiplient comme des bacilles. Mais parfois, une bande de passionnés, un peu doux dingues, nous gratifient de leur vision poétique du jeu. Et quand le génie et la sensibilité croisent la volonté de bien faire, on obtient un chef d’œuvre… pas moins.
L’horizon pour seule frontière.
Les murs anthracites et escarpés du canyon laissent apparaître l’abyme béant que survole un aigle… calme, majestueux. Sur le défilé en contre-bas, un cavalier guide son noble destrier. Un saut dangereux à flanc de montagne, et l’animal les rapproche davantage du but. Les deux compagnons arrivent dans un sous-bois nimbé d’une douce clarté de Lune. La bise fait frémir le point d’eau tout proche, alors que l’aube se lève. Le temps vire à la pluie… un rocher fera office d’abri pour les deux voyageurs. Après plusieurs jours de périple, voilà enfin, au détour d’un portail en ruine, l’immense pont de quelques kilomètres, qui se dévoile à leurs yeux. Il marque la fin du voyage, car au bout se trouve le sanctuaire tant convoité…
Voilà la séquence d’introduction telle que vous la vivrez dans Shadow of the Colossus. L’empreinte, que dis-je, la griffe des auteurs d’Ico est tout de suite identifiable. Le graphisme lui aussi, qui emprunte l’iconographie au folklore inca et maya, fait tout de suite mouche. La lumière, quant à elle, est des plus caractéristiques. Sans trop en faire, on peut parler de photographie, comme au cinéma, avec un parti pris pour une mise en image brûlée, surexposée qui retranscrit bien la morsure du soleil.
La claque, la véritable, on la reçoit quand, pour la première fois, on monte à dos de cheval. L’animation de celui-ci remet les compteurs à zéro, et ceux qui croyaient avoir tout vu risquent d’être surpris. Mais, c’est la sensation de liberté qui se dégage de chaque chevauchée qui bluffe. La caméra, collée juste derrière l’animal, légèrement décalée sur le côté, donne une fantastique sensation de profondeur, d’espace. La caméra, revenons y. C’est un outil que les développeurs du jeu maîtrisent. Dynamique, elle est un élément clef qui permet de dramatiser les combats titanesques contre les colosses.
A l’instar d’Ico, le vent, le galop de votre monture, le cri d’un aigle sont la véritable musique du jeu. Mais les partitions héroïques, faites de plusieurs moments, augmentent la tension de chaque combat. La maîtrise de la partie musicale est, ici, indéniable. Une fois de plus Kow Otani a fait des merveillles.
Eprouvant nerveusement.
Le calme, l’ambiance contemplative qui se dégage de chaque chevauchée, n’est qu’un prélude à la fureur des combats contre les colosses. Ces monstres, mi-bête, mi-machine voire statue de pierre, vous les éliminez à la demande d’un dieu, en échange du retour à la vie de votre douce. Car oui, le point de départ de l’histoire apparaît banale, dans la mesure où, une fois encore, c’est pour sauver sa bien-aimée que le héros se lance à la chasse aux colosses.
Parler des batailles contre les titans revient à parler du gameplay lui-même. Chacun d’eux est introduit par une cinématique, qui augmente sensiblement la tension, et le joueur se demande alors de quelle façon il va devoir appréhender le combat. Une fois le ou les points faibles identifiés, et la tactique mise au point, la lutte de David contre Goliath peut commencer.
Accroché de toutes ses forces à un rebord de l'armure ou aux poils du colosse, le héros est malmené, violenté comme un vulgaire fétu de paille, mais il tient bon... du moins tant que sa jauge d'endurance le permet. Car, il faut gérer sa fatigue, et le joueur est de plus en plus tendu au fur et à mesure que celle-ci augmente. Se trouver un endroit calme sur le dos du monstre est un impératif, qui, s’il n’est pas rempli, se solde par une chute qui peut s’avérer mortelle. Et le joueur vit cet effort au même titre que le héros : l’utilisation ingénieuse de la touche R1 fait que l’on s’agrippe à la manette comme son avatar de pixel aux poils des titans. Génial.
Alors effectivement, à part courir à dos de cheval après les colosses il n’y a rien à faire, ce qui ne manquera pas d’en frustrer quelques-uns. Certains jugeront que le frame-rate manque de constance, et ils n'auront pas tout à fait tort, mais quel aveu de leur part sur leur manque de sensibilité pour l'univers onirique dépeint ici, et de respect pour la prise de risque des développeurs. Ceux là passeront à côté d’une des œuvres majeures du jeu vidéo.
Pour les autres, l’alternance de calme avant la tempête et de lutte à mort offrira des moments de pur bonheur, sublimés par une réalisation technique de haute volée qui tente tout pour s'affranchir des limites de la PS2. Le soin apporté aux diverses options (choix entre 4/3 ou 16/9, recentrage de l’écran, choix du 50 ou du 60 Hz, progressive scan disponible, configuration des touches, réglages des axes...) ne dément pas la finition qui habite ce jeu.
Que vous dire sinon, foncez, courez, volez vous procurer ce joyau, ce jeu de poètes auquel j'attribue un S malgré les défauts énoncés plus haut, car sa perfection artistique, photographique et musicale, est réelle mais également pour rendre honneur à l'un des rares studios capables de créer un style de jeu novateur. Je n'aurai qu'un mot pour les réalisateurs : merci... tout simplement.
Pour finir voilà l'adresse du site officiel du jeu http://www.shadowofthecolossus.com/. |